22 mars 2005
Je débute ce journal de lecture tardivement. Du présent trimestre, plus de deux mois sont passés. Tout ce qui peut arriver en deux mois qui nous retarde, qui nous fait stagner, qui peut nous décourager de l'écriture... et du sens de la vie ! Bien des événements en dehors. Bien des choses en dedans. L'inattendu. L'imprévisible. Le déchirant. Le chavirant. Le plus blessant. Du plus concret au plus abstrait. Et vice versa. Une mort par suicide. Un frère parti trop jeune.
Mais bon... Puisqu'il faut commencer un jour ou l'autre, pourquoi ne pas dès aujourd'hui me soulager de la tornade dans ma tête, de la torpeur de mon corps ? Laisser sortir par mes mains les murmures de mon coeur et les cris de mon âme. Qui seront là aussi demain et après-demain et dans un mois, en parcelles.
Comment toucher à l'écriture sans me perdre dans, sans me détourner de ? Du sujet ? De l'objet ? Peu m'importe. Il me suffit de savoir qu'il s'agit d'un endroit (peut-être même d'un envers) à découvrir en creusant, en percevant. D'un endroit à connaître. À reconnaître.
Du domaine de Guillevic sera mon inspiration première pour une expérience de lecture et d'écriture par la recréation du texte poétique. Je veux visiter un lieu possiblement connu de ma conscience. Revisiter un domaine. Sa surface et ses profondeurs, son air et ses eaux, sa terre, sa lumière éclatante et sa noirceur passagère, ses êtres vivants. Je veux m'approprier ce domaine pour mieux en témoigner. Je veux laisser jaillir de moi tous les échos du vent, les silences de l'étang et les battements de la tourterelle. Tout ce que je peux faire : au jour le jour « laisser jaillir » durant le prochain mois qu'il me reste.
***
Ce recueil de Guillevic contient cent trente-sept pages comportant chacune trois courtes poésies, sauf la dernière qui n'en renferme que deux. Comme il n'y a pas de poème liminaire, je cherche le ton de l'oeuvre à partir des cinq vers qui composent les trois premiers poèmes du recueil :
Dans le domaine que je régis,
On ne parle pas du vent.
°
L'étang.
°
Le rôle de sentinelle
Est confié aux arbres.
°
Formant une seule phrase, les deux premiers vers nous transportent rapidement « dans le domaine », cet espace annoncé par le titre du recueil. Un être, un « je » gouverne ce lieu et nous informe d'un certain vent dont « on ne parle pas », mais dont je sens assurément la présence : si « on » n'en parle pas, « je » en parle. Ensuite, un seul mot isolé nous apprend l'existence d'une surface d'eau stagnante : « l'étang ». Un fait particulier sur la position de ce mot : il se situe au centre, à la fois de la page, des trois poèmes et des cinq vers, comme pour faire apparaître un regard limpide et lucide, une image fondamentale qui constituerait le noyau ou le coeur du domaine. Enfin, dans les deux derniers vers, nous prenons connaissance des arbres et de leur fonction de gardien, de leur « rôle de sentinelle » entre ciel et terre.
De manière générale, ces poésies évoquent, selon moi, une ambiance de froideur émotive, amplifiée par des mots tels que « régis », « rôle » et « sentinelle » qui servent à décrire un lieu très organisé, trop sérieux et qui peut sembler, à première vue, fermé et privé de liberté. Cependant, ce qui suscite une ouverture chez moi, le plaisir de continuer ma lecture, vient des mots « vent », « étang » et « arbres ». Parce qu'ils sont associés à ces mots froids que je nomme plus haut, ils attisent ma curiosité et mon désir de saisir le sens et la conscience de l'être qui est l'auteur de Du domaine, mais aussi le créateur de ce qu'il provoque en le lisant de paradoxal chez moi.
Je me demande ce que signifiait pour Guillevic ce « on » qui peut inclure ou exclure « je » de l'ensemble de ceux qui parlent dans le domaine. Dire seulement « on ne parle pas du vent » suppose-t-il qu'on le vit, ce vent, qu'on le sent cependant très fortement ? « Je » vit-il dans le domaine ? Si oui, se peut-il qu'il soit une seule part du domaine ? Sinon, peut-il être alors le domaine entier du seul fait qu'il le régit comme personnage ou qu'il le crée en tant qu'écrivain-poète ?
© Lucie Delarosbil, 2021
Source : Guillevic